Peinture ou musique ?... Fromage ou dessert ?...
AH BON, IL Y EN A QUI N'ONT PAS D'IMAGES ?!...
Voilà le cri du coeur d'une fidèle lectrice : elle venait
de lire le dernier numéro d'Intelligence mode d'emploi (le n°4, notamment
la BD "La magie de l'évocation").
Est-il besoin de souligner l'importance des images[1]
dans sa façon d'évoquer ?
Préférerait-elle la phrase de Boileau :
"Tout ce qui se conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire viennent aisément."
au proverbe chinois :
"Une image vaut mille mots."
?...
Deux visions, pardon, deux conceptions du monde
différentes.
Alors, il y en aurait qui n'aurait pas d'images [1]
?...
Entendons-nous bien, pardon, que les choses soient claires,
excusez-moi, comprenons-nous bien, et cela quoique vous puissiez faire dans
votre tête : paroles, images, etc., vous voyez ce que je veux dire
;-), n'est-ce pas ? ...
Si nous entendons par "avoir" le fait que le cerveau ne fabrique
pas d'images [1],
alors, la réponse est claire.
À moins d'un problème de nature biologique, le cerveau de tout être
humain "fabrique" des images1, des paroles
[2] ,
des sons [3] .
À ce niveau là, nous disposons tous, chacun, à la fois
d'images et de paroles.
Tout le monde en "a".
Mais "tout le monde" en a-t-il conscience ?
Toutes ces images [1]
sont-elles de la même nature ?
Remplissent-elles les mêmes fonctions chez chaque personne ?
Véhiculent-elles le même sens ? Jouent-elles le même rôle ?
Les réponses à ces questions reflètent l'originalité,
le caractère unique de chaque personne.
Les images
[1]n'effleurent
pas la conscience de certaines personnes.
Leur cerveau en fabrique (sans doute diraient-elles), mais elles ne le savent
pas : elles n'ont jamais rencontré ces images, qui ne jouent donc aucun rôle
dans leur pensée (consciente).
Donnons-nous un exemple : comment pensent-elles à un
de leur ami ?
Elles prononceront intérieurement (en évocation donc
!) leur nom, se le décriront en cherchant peut-être les mots les plus justes
ou les plus euphoniques (qui sonnent bien, qui sont agréables à l'oreille).
Elles pourront entendre en leur for intérieur le son de la voix de cet ami,
ses intonations... ou leurs dernières discussions... qu'elles peuvent même
prolonger... et chercher le bon mot, le trait d'esprit, la tournure de phrase...
toujours en se parlant intérieurement. Elles joueront sur les sonorités qu'elles
se donneront toujours mentalement, voire associer des morceaux de musique
ou autres bruits particuliers à telle ou telle circonstance vécue avec cet
ami.
Je ne donne ici que quelques exemples.
Leur activité mentale consciente se compose de propos
intérieur, de sons entendus mentalement, de "discours que l'âme se tient
à elle-même" [4] .
Ces personnes se limitent-elles pour autant, sont-elles
"limitées" ?... Rien n'est moins sûr.
Qualifier leur univers mental de pauvre car il ne recèle
pas d'images [1]reviendrait
à affirmer la fadeur de la musique face à la peinture...


Je sens venir les questions : alors les musiciens n'ont
pas d'images [1],
les peintres n'ont accès qu'à celles-ci...
Discours réducteur, séducteur par son apparente simplicité
mais simpliste face à la densité de la pensée humaine.
Cette simplification naïve confond perception et évocation.
Un musicien peut jouer avec virtuosité et donner une
perception auditive riche en nuances et en sensibilité.
Ce n'est pas pour autant que dans sa tête, il n'y aura AUCUNE image [1]
ou QUE du son !
Le vocabulaire musical lui-même contient d'ailleurs des termes "visuels",
comme la gamme chromatique, c'est-à-dire colorée (du grec khrôma,
couleur).
De même, croire les peintres ne posséder QUE des images [1],
c'est encore se méprendre sur la perception et l'évocation.
La perception, c'est celle du tableau, qui peut être
d'une extraordinaire variété de couleurs et de tons (tiens, terme musical).
L'évocation, c'est ce que le peintre a fait dans sa tête
afin de produire le tableau, et de cette évocation peut très bien être absente
toute image [1].
Comment savoir ce que chacun fait dans sa tête ?
En l'interrogeant, en menant avec lui un "dialogue
pédagogique" [5] (une introspection centrée
sur les évocations).
Demandons-nous si dans notre tête apparaissent "images"[6] ou sons et paroles.
Pour beaucoup d'entre nous, les deux coexistent.
Ces images [6] sont-elles toutes de la
même nature ?
Par exemple, sont-ce des images des mêmes choses ?...
Donnons-nous un exemple.
Que se passe-t-il dans votre tête si vous lisez le mot
suivant : "éléphant" ?

Imaginons que nous n'ayons affaire qu'à des personnes
ayant observé des images [6] en tête.
Certains pourront évoquer un "vrai" éléphant,
déjà vu au zoo ou au cirque par exemple.
D'autres verront le mot "éléphant" écrit. Certains
feront immédiatement un lien (logique) avec les mammifères, ou quelque chose
d'original.
Voilà des exemples d'évocations toutes visuelles, mais
de natures différentes (concrète, abstraite, etc.), formées sur une même perception.
Ce que chacune appellera "image" peut ainsi
se rapporter à des choses différentes !
Mais ce n'est pas tout ;-)
Imaginons maintenant avoir affaire à des personnes où
images [6] et paroles ou sons sont
apparus.
Certaines auront d'abord vu puis ensuite, sur cette image,
parfois très brève, se seront parlées, etc.
D'autres auront eu la démarche contraire : d'abord un
discours intérieur, ensuite des images...
Pour certaines, ce qui leur donnera le sens (l'impression
de comprendre) ce sera les images, d'autres les paroles ou le son.
Et la "qualité" des images "visuelles"
peut être différente : certains ont des images en couleur, en relief voire
en trois dimensions, en mouvement... alors que d'autres ont des images fugaces,
ou encore ce qu'ils préfèrent appeler des "impressions d'images".
Pour autant, chacun utilisera le même mot pour désigner
ce qui se passe dans sa tête : image…
Mais, si certains répondent quand on les interroge, qu'ils
se reconnaissent mieux dans le terme "d'impression d'images" plutôt
que celui "d'images", alors pourquoi la plupart des personnes disent
voir des images en tête ?...
C'est que les images [6] de situations réelles sont
très prégnantes : il est très facile d'en avoir conscience.
Et par là même, elles masquent souvent les autres évocations
présentes.
Cela donne l'illusion à beaucoup de personnes d'avoir
des images "comme tout le monde" !
Voilà donc pour ces images [6] : de l'éventuelle absence
au niveau de la conscience à l'indispensable présence pour la manifestation
du sens, tout un éventail s'offre aux êtres pensants que nous sommes.
A chacun d'entre nous de découvrir l'étendue de notre
potentiel, et d'accueillir l'expression des possibles de nos congénères, comme
celle de votre ami, qui sans s'en rendre compte vous livrerait un précieux
indice sur sa façon d'évoquer en s'exclamant : "ah bon, il y en a
qui ne se parlent pas dans leur tête ?..." ;-)
© Frédéric Rava-Reny, texte et dessins, 2005

Le coin du spécialiste
La gestion mentale distingue 4 paramètres évocatifs :
P1 : concret
P2 : conventionnel
P3 : lien logique
P4 : lien inédit, original
Savoir quels sont les paramètres utilisés est beaucoup plus utile que de savoir si c'est une image ou des paroles.
[1] ici, images visuelles.
[2] images verbales.
[3] images auditives.
[4] Je reprends la formule de Platon dans le Théétète :
« La pensée est un discours que l'âme se tient tout au long à elle-même sur les objets qu'elle examine.»
Comparer avec une conception plus visuelle, celle de l'article Idée du Dictionnaire philosophique de Voltaire :
« Qu'est-ce qu'une idée ?
C'est une image qui se peint dans mon cerveau.
Toutes vos pensées sont donc des images ?
Assurément […] ».
[5] Cf. Le dialogue pédagogique avec l'élève, Antoine de La Garanderie, publié chez Bayard.
[6] visuelles.