Évocation et mouvement
Très tôt dans l'histoire de la Gestion Mentale, courant pédagogique issue de la phénoménologie des actes de connaissances fondée par les travaux d'Antoine de La Garanderie, la question du mouvement et des évocations dites "kinesthésiques" souleva des débats, souvent... mouvementés.
Régulièrement, en formation, en conférence, en réunion de travail entre praticiens en Gestion Mentale, la question refait surface.
La présente contribution recèlera peut-être des lieux communs : mon enthousiasme à les re-découvrir sera le signe caractéristique de la naïveté juvénile d'un nouveau venu dans l'étude et la pratique de la Gestion Mentale.
Pourtant, au fil de ces quelques années surgissait une interrogation sourde. Une apparente contradiction émergeait entre ma compréhension de la Gestion Mentale et ma pratique des arts martiaux.
L'approche du mouvement et de sa nature semble en effet différent dans ces disciplines.
Alors que tant mes professeurs de kung-fu que ceux de taïchichuan parlaient d'un apprentissage du mouvement par le mouvement où la "tête" ne joue aucun rôle, conformément à la philosophie taoïste qui sous-tend ces pratiques, mes formateurs en Gestion Mentale me parlaient de l'importance de l'évocation, ce qui se fait dans la "tête".
Naturellement, une question émerge : comment puis-je avec l'apport de la Gestion Mentale concevoir l'apprentissage d'un mouvement ?
D'autres faits "troublants" concernant le corps jalonnaient cette recherche.
Ainsi, à chaque stage de Saint-Affrique, je constatais que les professeurs d'EPS arrivent à très bien situer les élèves sans pratiquer un dialogue pédagogique intensif. Comment prennent-elles leurs indices?...
Également, grâce à un contact physique lors d'un travail spécifique avec un professeur de taï-chi-chuan, ce dernier arrivait à savoir si j'étais en évocation du mouvement ou non, et ce fait semble reproductible aisément. Comment fait-il ?
On retrouve dans la littérature un équivalent, où le contact physique informe, dans le portrait de Guy Voyer de On peut tous toujours réussir[1]. Ceinture noire et champion de judo dans sa catégorie professionnelle, Guy Voyer observe avant le combat "ses partenaires avec la plus grande attention. Avant même de toucher physiquement l'adversaire, Guy Voyer est en contact total avec lui. Il sent les contractions musculaires qui préludent à sa prochaine attaque, anticipe les gestes que la parade impose à la vitesse de la lumière, leurre par l'esquisse d'attitudes aussitôt contredites par l'attaque. L'adversaire ne sait jamais comment l'attaquer. Dans le combat, Guy Voyer jubile : “Cette communication corporelle est de nature orgasmique, on se régale.” (p.77)"
Antoine de La Garanderie nous dit que même si Guy Voyer s'est entraîné au raisonnement mathématique "en s'incarnant dans les images des figures, des équations qu'il ordonnait comme il anticipait les gestes à faire pour organiser une descente harmonieuse sur ses skis", "notre champion de judo a développé son sens de l'anticipation sur un autre terrain. Quand ses doigts, ses mains contactent le corps de son adversaire, il sent l'esquisse des contractions musculaires qui lui indiquent dans une fraction de seconde quel est son dessein. Alors il a l'image rapide et précise du mouvement qui va suivre, cela lui suffit pour avoir en un éclair la vision de la parade. Mieux : comme il prévoit, aux indices ressentis au bout de ses doigts, l'intention de son adversaire", qu'il "y est parvenu en s'entraînant à anticiper les ruses de l'adversaire, en s'ingéniant à les discerner à partir de perceptions tactiles : ses connaissances du champ musculaire de l'homme lui rendaient service." (p.88)
Mais cela ne répond pas entièrement au questionnement.
Même si nous admettons que le contact physique peut informer de l'état du champ musculaire de l'autre, cela n'explique pas comment un professeur de taïchichuan sait par le contact si j'évoque ou non le mouvement.
Il faut postuler l'hypothèse qu'il y a un lien entre l'évocation d'un mouvement et la mise en œuvre musculaire nécessaire de ce mouvement.
Jacques Dropsy[2] signale l'existence du système nerveux gamma (motoneurone gamma) qui fait la liaison entre les images mentales et les muscles.
Il semble bien, dit-il, "que la pensée aussi soit, en fait, inséparable de certaines manifestations motrices très subtiles. Nous admettrons ici que la vie de la pensée s'exprime par deux instruments différents, dont l'un est le langage intérieur, l'autre l'imagerie mentale."
Même si je ne connais pas la pensée de Jacques Dropsy en profondeur, je pense sans commettre trop d'erreurs qu'ici "langage intérieur" correspond à l'évocation verbale ou auditive et "imagerie mentale" à l'évocation visuelle.
Or, poursuit Dropsy, "il apparaît que la pensée verbale entraîne presque toujours, quoiqu'à un degré infime, un travail de l'appareil vocal et particulièrement du système musculaire complexe du larynx. Les laryngophones qu'utilisent les aviateurs permettent, par exemple d'enregistrer et de transmettre des vibrations non sonores de l'appareil vocal, une voix pensée en quelque sorte."
L'explication se trouve dans le système nerveux gamma, des "fibres nerveuses de petit diamètre, qui innervent les faisceaux neuro-musculaires. Ces faisceaux neuro-musculaires sont l'organe de la sensibilité proprioceptive dans les muscles. Le système gamma agit comme un "feed back"[3] permettant un ajustement mutuel du système nerveux sensitif et du système nerveux moteur. [...] ce système agit en relation extrêmement étroite avec les images mentales. Il prépare en quelque sorte, les muscles à faire suivre, sans à-coups, ni hiatus la pensée par l'action correspondante. Si je pense par exemple à un livre placé de l'autre côté de la pièce, le système gamma réalise instantanément une préparation tonique réflexe de la musculature qui me permet d'aller chercher le livre en question. Ces tensions sont, bien sûr, extrêmement petites."
Pour illustration la finesse que ce contact physique peut procurer, Dropsy donne l'exemple de ces personnes qui se présentent dans des numéros de cirque ou de magie comme des "lecteurs de pensée". Le "lecteur de pensée" demande "par exemple que l'on dissimule quelque part dans la pièce un objet très petit, tel qu'une épingle pendant qu'il était sorti. Il rentrait, se faisait bander les yeux, puis prenait légèrement la main d'une personne inconnue de lui à qui il demandait seulement de "penser" à l'endroit où se trouvait l'épingle. Après divers tâtonnements dus autant à la difficulté de l'expérience qu'à son art de la mise en scène, il retrouvait immanquablement et précisément l'objet disparu en se fondant sur les infimes tensions musculaires liées à la pensée du sujet."
Résumons :
1 - le contact physique peut renseigner sur le champ musculaire de l'autre.
2 - toute évocation engendre une tension musculaire même infime.
Dans l'art de voir [4], Aldous Huxley décrit la méthode Bates qui lui redonna le plein usage de ses yeux. Nous y trouvons ce que nous savons déjà : que le projet modifie l'activité perceptive. Ainsi, un naturaliste non seulement perçoit mais évoque lors d'une traversée en forêt plus intensément qu'un citadin non-averti.
Une partie de la méthode Bates repose sur l'efficacité du projet mais également sur une boucle perception-évocation. La traduction française utilisera même le terme d'évoqués (!) en page 147-148 : “Considérez des objets de la façon décrite antérieurement : changeant rapidement l'attention d'un point à un autre, suivant les contours de l'objet envisagé et faisant le compte de ses traits saillants. Puis fermez les yeux, relâchez-vous et évoquez l'image mémorative la plus précise que vous avez vu. Rouvrez les yeux. Comparez cette image avec la réalité et répétez ce procédé du regard analytique. Après quelques répétitions, vous constaterez une amélioration dans la clarté et la précision tant de l'image mémorative que de l'image visuelle enregistrée par les yeux ouverts.”
Tout le monde peut faire cette expérience. Huxley
décrit un procédé absolument similaire sur des lettres
vues : la perception s'affine avec un approfondissement de l'évocation.
Il y a ici une interaction réciproque entre activité musculaire oculaire et évocation.
Mais que veulent donc dire les Taoïstes par "un mouvement ne se vit pas avec la tête" ?...
Il y a interaction entre perception et évocation, les sportifs s'entraînent en alternant activité sportive habituelle et travail mental - les recherches montrant même que les zones activées du cerveau sont quasiment les mêmes lors de ces deux activités motrices ou mentales - et il suffit de voir un skieur, comme Jean-Claude Killy, évoquer sa descente avant de l'effectuer pour voir son corps parcouru de mouvements.
Et comment des professeurs de sport ou des maîtres d'arts martiaux prennent-ils leurs indices pour connaître, sans contact physique, tant de choses sur le profil pédagogique de leurs élèves ?
On connaît désormais l'existence d'une communication non-verbale : les quarante muscles de notre visage peuvent moduler, pense-t-on, 20 000 expressions différentes[5].
Mais la prise d'indices non-verbaux est-elle suffisante, à supposer que c'est bien sur cette prise d'indices que s'appuie la connaissance de l'autre ?
Interrogé sur le comment faire, Thierry Schmidlin, maître de taïchichuan dans le sens "traditionnel" du terme, déclare que le corps possède la faculté de "sentir" et "ressentir" l'état d'un autre corps.
Comme certains parlent de communication d'évoqués à évoqués, il y aurait une communication de corps à corps sans contact physique...
Cela peut sembler mystérieux.
Pourtant, des cas de mystères semblables comme la perception de couleur chez les aveugles par le tact, phénomène connu depuis des siècles, trouve des explications rationnelles.
Une piste de recherche se situe dans les capacité de la peau.
Yvonne Duplessis[6], et
avant elle Jules Romain[7], a
étudié de façon probante un "nouveau" canal
d'information : le derme. La peau se découvre être non seulement un émetteur
mais aussi un récepteur de radiations invisibles de l'environnement,
l'infrarouge lointain selon les hypothèses les plus probables. Un entraînement
adéquat permet de prendre conscience des informations obtenues par le derme, et
les sensations de couleurs chaudes ou froides ne seraient plus des sensations
subjectives mais bien objectives.
On peut supposer que le derme émet également des signaux qui seraient captés par un autre derme qui convoierait les informations à la conscience : la personne a soudain le ressenti de l'autre.
Ou, partant sur un principe analogique à celui du Dr Tomatis[8], le corps peut capter les signaux qu'il émet : cela n'entre pas en contradiction avec le fait que le monde ait vocation à être dans la conscience de l'homme et que l'homme ait vocation d'être au monde.
Ainsi, un profil pédagogique ou une structure de projet de sens se traduirait par la constance d'influx musculaires infimes que le corps de l'autre saurait distinguer et que des personnes entraînées arriveraient à rendre présent à leurs consciences.
Cela nous entraîne dans deux voies : celle du corps comme entité connaissante et celle d'un système autre que le système musculaire ou nerveux.
J'introduis ici les "méridiens" d'acupuncture, ces lignes où le "souffle", "l'énergie", le qi[9] prononcé tchi, aussi écrit ch'i, etc. circule principalement dans le corps.
La question de l'existence physique de ces méridiens reste discutée.
Pourtant le Dr Stephen Chang cite dans le livre des exercices internes (p.13 et sq.) les travaux du Dr Kim Bong Han de l'université de Pyongyang, Corée du Nord. Selon ce dernier, à l'issue d'une "vaste série d'expériences", les méridiens sont "en fait composés d'une sorte de tissu histologique jusque là passé inaperçu". La "structure et la fonction du système méridien" serait "complètement différentes de celles du système nerveux, circulatoire ou lymphatique".
“Les méridiens sont des canaux symétriques bilatéraux d'un diamètre de l'ordre de 20 à 50 millimicrons. Il se trouvent sous la surface de la peau et ont une mince paroi membraneuse remplie d'un fluide incolore et transparent, chacun des principaux méridiens se ramifie en un dédale de branches secondaires, dont quelques-unes fournissent l'énergie aux zones adjacentes, tandis que d'autres atteignent finalement la surface de la peau. Là où les branches atteignent la surface de la peau se trouvent les points illustrés sur une carte d'acupuncture.” (p.14)
[...] “Après avoir effectué beaucoup d'expériences, les scientifiques ont découvert que les méridiens sont des passages pour l'électricité. Ceci à conduit à l'invention d'un appareil appelé le "détecteur de points" appareil qui indique les points où les branches des méridiens atteignent la surface de la peau.”
“Bien que l'on pense que la première preuve scientifique de l'existence du système méridien soit le résultat des efforts du Dr Kim, un témoignage concluant pour l'existence des méridiens fut en fait donné en 1937 par Sir Thomas Lewis d'Angleterre. Son rapport publié dans le Journal médical britannique de février 1937, déclarait qu'il avait découvert un "système nerveux inconnu" qui n'avait aucune parenté avec le système sympathique ni avec le système sensoriel.”
La médecine chinoise connaît et tire avantage de l'existence de ce système physiologique depuis des millénaires, suivie en cela par d'autres médecines orientales.
Puisqu'une machine peut détecter les tensions musculaires infimes qu'une main experte peut détecter, pourquoi puisqu'une machine peut détecter des points d'acupuncture une main experte ne saurait le faire ?...
Et ce d'autant plus que cela va dans le sens des nombreux témoignages renouvelés depuis des siècles en Chine et au Tibet.
Par ailleurs, le Dr Goodheart[10], dont les travaux fondent la kinésiologie, a montré le lien entre muscles et méridiens.
La kinésiologie comportementale nous apprend, sans surprise, qu'il y a un lien observable entre évoqué et état musculaire.
Un travail sur les méridiens, comme proposé en taïchichuan, favoriserait le terrain "physiologique" de l'évocation. (on évoque mieux relaxé que tendu, etc.)
Ajout du 07/06/2005 : Claire Sagnières dans L'acupuncture - Mythes et réalités, Editions Médecine et Hygiène, Genève, 1989, nous invite à renoncer à découvrir aux méridiens « un substratum anatomique quelconque » et « comprendre qu'ils ne sont que le reflet d'une sensation subjective, d'un fonctionnement spécial du système nerveux » (p.37).
Et la tête, alouette...
Reste encore cette question de tête : là nous entrons dans une ternarité bien connue, celle du corps, cœur, tête, traduit récemment par le Dr Paul Donald MacLean en cerveaux reptilien, limbique et cortical.
Nous avons donc affaire à l'intelligence du corps, l'intelligence du cœur et l'intelligence de la tête[11].
La Gestion Mentale s'attellerait à l'intelligence de
la "tête" là où le taïchichuan s'attellerait à celle du
"corps" ?... Et l'homme ne faisant qu'un tout, la Gestion Mentale
descendrait de la "tête" vers le "corps" là où le
taïchichuan monterait en sens inverse ?...
Mais qu'en est-il de l'évocation ?
Que serait un mouvement où la tête serait absent ?...
Serait-ce un mouvement où l'évocation serait absente ?
Interrogé, mon maître de taïchichuan est bien d'accord que dans un premier temps d'apprentissage, on est obligé de passer par la "tête". Mais comment traduirions-nous cela en Gestion Mentale ?...
J'ignore si ce que je propose répond à ces questions ; cependant, c'est une contribution à l'étude du mouvement.
Le premier modèle de la Gestion Mentale est une ternarité simple : perception - évocation - restitution / production[12] :
Ce modèle à 5 temps explique également les techniques où l'on essaie de saturer les canaux extéroceptifs pour accéder à la conscience "du mouvement par le mouvement".
C'est le pianiste qui jouera le morceau à une folle vitesse, l'élève de taïchichuan qui enchaînera pratique à deux sur pratique à deux,... pour éviter de "mentaliser". Le but serait d'évoquer directement le percept proprioceptif sans passer par les étapes de perception extéroceptive - évocation sur ces percepts.
Nous retrouvons ici un parallèle avec "être attentif" et "être attentif à son attention".
Nombre de personnes pensent qu'elles sont attentives au mouvement car elles sont attentives à l'attention de l'aspect extérieur - porté par l'extéroceptivité - du mouvement.
Nous trouverons ainsi de la même façon qu'il y a des professeurs de mathématiques ignorant le sens de la multiplication des professionnels du corps qui ignore le sens du corps.
Peut-on dire qu'ils sont restés dans une compréhension
praxique au détriment d'une compréhension
gnosique ?...
Puisque nous avons établi ce modèle en l'introduisant avec la triade corps - cœur - tête en faisant le parallèle corps - tête, il est possible d'imaginer ce que cela donnerait avec le parallèle cœur - tête.
Je pense que nous touchons alors ici la question des évocations de ressenti qui suivraient le même "motif" à 5 temps.
Enfin, un maître de taïchichuan peut directement donner une perception proprioceptive en touchant d'une certaine manière (en couplant avec l'évocation sans doute) l'élève. Cela permet d'éviter le passage par le couple perception extéroceptive - évocation (la tête), et de travailler uniquement sur le "corps".
Le taïchichuan propose également un travail qui correspond sans doute au développement d'une perception proprioceptive du corps de l'autre : le "ressenti" du corps de l'autre, le développement de 'l'Esprit du Corps" de Bob Klein[15]. L'élève peut ainsi directement puiser au stade 3.
Le découplage entre extéroceptivité et proprioceptivité permet de comprendre que, comme l'écrit Yvonne Berge[16], "l'éducation corporelle n'a rien à voir avec un apprentissage de gestes codifié", de la même façon que jouer du piano n'est pas seulement appuyer digitalement sur des touches.
Pourquoi Platon, le philosophe disciple de Socrate, lui qui inscrivit au-dessus de la porte de son école, l'Académie, en digne héritier de Pythagore , "que nul n'entre ici qui ignore les mathématiques", pourquoi proposait-il également un travail sur le corps ?...
Si nous considérons, à la suite de la pensée médiévale continuatrice de la pensée antique, que l'homme n'est pas une binarité corps - esprit mais une ternarité corps - cœur - tête, alors nous avons un élément de réponse : Platon ne pouvait seulement s'adresser à la "tête", il devait s'adresser également au corps.
Mais qu'en est-il alors du cœur, des émotions ?
Voici une réponse apportée par Arnaud Desjardins[17] :
“ ... vous pouvez observer que vous avez un certain pouvoir sur votre corps, tout de suite. Vous pouvez décider de vous asseoir, de vous lever, de lever les bras, de les rabaisser, de tourner la tête à gauche, de tourner la tête à droite. Vous avez un certain pouvoir sur vos pensées. Vous pouvez décider : Je vais penser à ma mère. Vous commandez un peu à vos pensées, un tout petit peu. Mais vous n'avez aucun pouvoir direct sur vos émotions. Vous ne pouvez pas, à volonté, vous sentir heureux ou malheureux, sinon tout le monde réussirait, se sentir heureux toute la journée. Une possibilité d'intervenir indirectement sur les émotions [...] est de joindre ensemble (ce qui est un des sens du mot yoga) la pensée et le corps. On dit en Inde que, quand on a capturé des éléphants dans la jungle, si on veut les faire marcher tranquilles avant qu'ils aient été dressés, il faut encadrer un éléphant sauvage par deux éléphants apprivoisés. L'Inde dit que cet éléphant sauvage marche alors paisiblement comme s'il était lui-même apprivoisé. De la même façon, si deux aspects de l'énergie en nous, deux fonctionnements, celui de la tête et celui du corps, sont associés, le troisième celui de l'émotion, se trouve comme l'éléphant sauvage entre les deux éléphants apprivoisés, et se tient tranquille. Cela ne résout pas à la source le problème des émotions mais cela donne un certain contrôle sur soi-même et une certaine possibilité de vivre à la surface de l'existence sans être trop balayé par les drames, les angoisses et les peurs. On se laisse d'autant mieux couler dans la profondeur qu'on se sent capable de nager à la surface. Il y a quatre fonctionnements spécialisés de l'énergie en nous, la pensée, le cœur (émotions ou sentiments), le corps (mouvements et sensations) et l'énergie sexuelle. Chez un être humain ces fonctions ne sont pas également favorisées par la nature. [...] si vous êtes en contact avec des enseignements sérieux, traditionnels, [...] vous pourrez observer qu'aucun enseignement ne peut considérer qu'une seule de ces fonctions. Une pratique ascétique, quelle qu'elle soit, commence toujours par unir ensemble deux de ces fonctions, et la troisième, comme l'éléphant non dressé, se trouve associée.
[...] La connaissance réelle vient quand toutes fonctions sont mises sous le même joug et participent ensemble. [...] quand cette réunification des fonctions commence à s'accomplir, peut apparaître ce qu'on a appelé vigilance, conscience de soi, présence à soi-même. C'est l'essentiel. ”
C'est une réponse sur la gymnastique de Platon, mais également sur le fait des changements d'attitudes émotionnelles qui surviennent chez des élèves du stage de Saint Affrique.
Pourtant, nous n'y "travaillons" pas les émotions, refusant de nous improviser thérapeutes sauvages.
Certes, mais le simple accompagnement cognitif apporte beaucoup, surtout s'il est couplé avec une démarche corporelle qui a toujours eu sa place au stage de Saint-Affrique.
Le mouvement reste au cœur de notre démarche, qu'il soit mental ou corporel. Pour allier nos pratiques, entre ceux qui observent les mouvements mentaux et ceux les corporels, il nous faut trouver l'accès aux mots qui nous permettrons d'approfondir nos échanges et la communication de nos génies réciproques.
C'est le sens que j'ai voulu donné à cette contribution : poser les bases d'un dialogue approfondi.
Frédéric Rava-Reny,
Bordeaux, jour de la sainte Alice 2001
Catherine Despeux, La moelle du phénix rouge. Santé et longue vie dans la Chine du XVIe siècle, Guy Trédaniel, Paris 1988, p.30 et sq.
“ L'idée selon laquelle la vie est due au souffle (qi) est bien ancrée dans la culture chinoise. L'un des premiers à l'affirmer est le grand philosophe Zhuangzi, qui s'écrie : "La vie de l'homme est due à l'accumulation de souffle ; si le souffle s'accumule, il y a vie, s'il se disperse, il y a mort."a
Nous avons préféré traduire par "souffle" le terme qi le plus souvent traduit par "énergie", car ce concept d'une part fait référence à des systèmes typiquement occidentaux, d'autre part restreint cette notion de qi, l'un des concepts fondamentaux de la pensée chinoise, qui a conduit à un certain nombre de spécificités de cette culture.
Le qi est avant tout l'air que nous respirons. Le premier dictionnaire étymologique chinois, le Shuowen, définit le qi comme "les émanations qui s'élèvent dans l'air". Le qi reçoit des définitions particulières selon le contexte dans lequel il est employé. Un texte taoïste en donne un assez bonne définition : "Le souffle, c'est le ciel, ce qui met en communication, ce qui pénètre partout, c'est le vent, le mouvement, les transformations, la respiration, ce qui est léger, ce qui s'élève, ce qui s'envole, se disperse, ce qui ouvre, ce qui brille, c'est la lumière."b
Ainsi le qi évoque-t-il le mouvement, le courant de la vie, il établit de pas sa mobilité et sa circulation le lien entre l'unité d'une part entre les différents éléments du corps humain, d'autre part entre celui-ci et l'univers. Unité en mouvement, il est donc à la fois immuable et en transmutation permanente. Le fait que le souffle soit unique lui confère cette capacité de mise en communication et de pénétration universelle. La définition du qi donnée par le Lingshu est la suivante : "Le foyer supérieur s'ouvre et répand les saveurs des cinq céréales, qui pénètrent dans les muscles, emplissent le corps et irriguent les poils, telle la brume et la rosée, voilà ce qu'on appelle le qi."c
Le souffle est aussi un fil directeur reliant toutes choses, sorte de fil torsadé s'enroulant sur lui-même, et c'est cet enroulement qui produit la tension correcte et l'élasticité du souffle. Agent transmetteur évoluant dans un schéma spatio-temporel, le souffle possède diverses qualités et une consistance. La densité (qizu) du souffle est notamment fondamentale pour la vie [...].”
Annexe 2
L'homme être tri-cérébral et la ternarité
La ternarité donne une clé de lecture souvent rejeté : comme l'écrit Gilbert Durand[18] à propos de Claude Lévi-Strauss, "le célèbre ethnologue, probablement influencé par le linguiste R. Jakobson, se refusa à constater que ces liaisons synchroniques, transversales au récit binaire et dissymétrique (avec un “avant” et un “après”), instauraient pour le moins une troisième façon de lire le récit, un “tiers-donné” sémantique qui échappait à la démonstration dialectique aussi bien qu'à la linéarité du récit descriptif." Victor Hugo, analysant les écrits de William Shakespeare, repérait "ce fait fort étrange" d'une "double action qui traverse le drame et qui le reflète en petit" : Gilbert Durand écrira que c'est là la découverte de "la machinerie redondante du mythème". Hugo voyait dans cette redondance "l'esprit du XVIe siècle" et notait une ternarité des christophores en ajoutant : "idée doublée, idée triplée, c'était le cachet du XVIe siècle..." Gilbert Durand étend, pour sa part, cette redondance à une structure dépassant de loin le XVIe siècle.[19]
Cette ternarité est bien présente dans la pensée médiévale, qui puise ainsi dans la triade Ancien Testament - Nouveau Testament - Apocryphes : suivant cet exemple, je n'ai pas hésité à consulter les textes apocryphes du christianisme.
Paul Trilloux, Guide de l'art roman, Dervy, p.70 :
“Nourris des enseignements des pères de l'église les moines s'accordaient pour reconnaître en l'homme trois intelligences :
1 - L'intelligence du corps, qui permet à celui-ci de réagir d'une manière quasi instinctive et que l'on développe par la pratique d'un métier.
2 - L'intelligence du cerveau, que l'on cultive par les études et les activités d'ordre intellectuel.
3 - L'intelligence du cœur, siège de la conscience que l'on peut forger dans le silence et la prière. Particulièrement intuitive, elle permet à l'homme d'accéder au monde de la spiritualité.”
Jean-Yves Leloup, prêtre et théologien orthodoxe, dans sa traduction et son commentaire de L'Évangile de Thomas,publié chez Albin Michel, écrit en p.110 : "Les solitaires d'Égypte comprenaient cette parole ["Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, Je suis au milieu d'eux.", Mt 18, 20] d'une autre façon. Les deux ou trois dont il est question, c'est le cœur, le corps, et l'esprit. Lorsque ces trois niveaux de notre être, avec les modes de conscience qui leur sont propres, sont rassemblés, unifiés, le Christ est réellement présent.
C'est là d'ailleurs un des leitmotive de la méthode d'oraison hésychaste."
Pour terminer, voici une citation d'Origène, en p.125 du même ouvrage, qui “ déjà se plaignait qu'on n'enseignait plus le sens spirituel des Écritures et que les prêtres ne faisaient plus leur travail d'herméneutes : "Ils distribuent les noix, sans briser la coquille et les enfants se cassent les dents. Ils ne sont pas entrés dans l'amande - dans le noyau du message." ”
Irénée, p.301 : l'homme achevé est une unité : âme - corps - Esprit
“ La chair modelée à elle seule n'est pas l'homme achevé, elle n'est que le corps de l'homme, donc une dimension de l'homme. L'âme à elle seule n'est pas davantage l'homme, elle n'est que l'âme de l'homme donc une dimension de l'homme. L'Esprit non plus n'est pas l'homme : on lui donne le nom d'Esprit, non celui de l'homme. C'est l'union dans la communion de ces trois réalités qui constitue l'homme achevé. ” V, 6, 1
Irénée dira également : Ce qui est fait reçoit obligatoirement un commencement, un état intermédiaire et une maturité. IV, 11, 2.
Dictionnaire, p.1235 : “ Il se tromperait celui qui, en affirmant les trois composantes de l'homme parfait (cf. 1 Th 5, 23) - spiritus/anima/corpus (esprit-âme-corps) - leur attriburait un même poids spécifique. Tous les théologiens admettent cette trichotomie en ce monde. Cependant, les valentiniens mettent l'accent sur le spiritus, particularité de l'homme vrai (homo = spiritus) : les partisans de la salus animae en font autant sur la psyché (homo = anima). En revanche, Irénée met l'accent sur le plasma (modelage) (homo = caro).
St Paul, Première Épître aux Thessaloniciens, 5, 23 :
“ Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre être entier, l'esprit, l'âme et le corps, soit gardé sans reproche à l'Avènement de notre Seigneur Jésus Christ. ”
Traduction de la Bible de Jérusalem, qui commente en note : "Cette division tripartite de l'homme est unique chez Paul, qui n'a d'ailleurs pas d'“anthropologie” systématique et parfaitement cohérente."
Comme Paul l'a écrit (1 Th, 5, 19-21) : "N'éteignez pas l'Esprit, ne dépréciez pas les dons de prophétie, mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le"
Et comment savoir ce qui est bon ?... Ce qui donne de bons fruits ?!...
Relation entre état musculaire et "psychisme" : Eric Berne, Que dîtes-vous après avoir dit bonjour ?, p.139 : La culture familial" : "Penser sphincter !"
cela va se retrouver dans les commentaires de Jean-Yves Leloup de Praxis et Gnosis.
Sur la communication, cf. le chapitre 17 p.265 de Berne : les signes scénariques.
[1] Antoine de La Garanderie, Elisabeth Tingry, On peut tous toujours réussir. Un projet pour chacun, Bayard Éditions, Paris, 1991.
[2] Jacques Dropsy, Vivre avec son corps , Édition Épi, 1973, pp. 40-1
[3] j'utilise également pour ma part le terme de "rétrocontrôle".
[4] Aldous Huxley, L'art de voir, Petite bibliothèque Payot, 1978. Huxley, quasi-aveugle à l'âge de 16 ans, écrivit ce tribut au Dr Bates en 1943.
[5] Dr Tran Ky, Dr François Drouard, Robert Descombes, Les racines du sexe. De la science de l'amour, Presses de la Renaissance, Paris, 1985, p.177
[6] Yvonne Duplessis, Une science nouvelle : la dermo-optique, Éditions du Rocher, 1996.
[7] Jules Romain, La vision extra-rétinienne et le Sens paroptique, 1920.
[8] La première loi de Tomatis énonce que la voix ne contient que ce que l'oreille entend. (cité dans Alain Saury, Un enfant à naître de nous, Éditions Dangles, St Jean de Braye, 1989, p. 320)
[9] cf. annexe 1 reprenant C. Despeux, La moelle du phénix rouge. Guy Trédaniel, Paris 1988, p.30 et sq.
[10] Cité in Dr John Diamond, Le corps ne ment pas. Un test simple de votre énergie vitale, Le souffle d'or, p.58 - Le Dr George Goodheart a découvert l'existence d'un "relation directe entre les muscles et les méridiens. Un muscle faible indique un déséquilibre énergétique [...] dans l'organe relié à ce muscle via le méridien d'acupuncture concerné. Les muscles peuvent donc être pensés en termes de pompes à énergie, qui augment la circulation de celle-ci dans les méridiens lorsque le thymus fonctionne normalement. Dans le cas contraire, l'énergie diminue. Ceci explique pourquoi, lorsque nous faisons un test en Kinésiologie Comportementale, nous ne testons pas la force mécanique du muscle, comme le ferait disons un physiothérapeute. [...] L'une des découvertes majeures de la Kinésiologie Comportementale est que le thymus contrôle et régule la circulation d'énergie dans le système des méridiens."
[11] Sur cette ternarité, cf. annexe 2.
[12] cf. Chich et al, Pratique pédagogique de la Gestion Mentale ou le plaisir d'apprendre, Retz, 1991, p.65.
[13] Alain Saury, op. cit., p.215
[14] op. cit. p.215
[15] Bob Klein, L'esprit du t'ai-chi-ch'uan, Éditions du Rocher, 1996
[16] Yvonne Berge, Vivre son corps. Pour une pédagogie du mouvement, Éditions du Seuil, 1975, p.14.
[17] Arnaud Desjardins, Le Vedanta et l'inconscient, Éditions de La Table Ronde, 1978, p.303, chapitre "Le travail sur le corps"
a Zhuangzi, chap.22 “ Intelligence voyage vers le Nord ”.
b T. 38 (fasc. 28) Taishang shengxuan sanyi rongshen bianhua miaojing.
c Lingshu, chap. 13.
[18] Gilbert Durand, Introduction à la mythodologie. Mythes et sociétés, Albin Michel, 1996, Livre de Poche n°4300, 2000, p.201
[19] op. cit., p. 208